Génia Oboeuf, survivante des camps de la mort, résistante, et humaniste

Inédits

Génia Oboeuf, 97 ans, est la dernière déportée de la Nièvre. Dès l’enfance, elle participe à des actions de résistance auprès de son père, fervent communiste. Déportée à Auschwitz en avril 1943, elle sera affectée au bloc 10 où elle subira des expériences médicales. Sa vie durant, elle n’a eu de cesse de témoigner sur son expérience de déportée.

Il est souvent plus compliqué d’écrire sur ses amis que sur des inconnus, a fortiori lorsque les amis en question suscitent notre admiration. J’aimerais évoquer une personnalité remarquable et touchante, mon amie Génia boeuf. Elle est pour moi une héroïne de l’ombre, une femme engagée et humaniste, source d’inspiration.

Je l’ai rencontrée il y a bientôt 15 ans lors de mes études d’histoire contemporaine. En octobre dernier, durant tout un après-midi, Génia, aujourd’hui âgée de 97 ans, m’a une fois encore raconté son histoire. Une histoire de déportation et de survie. Une histoire de résistance et de chance. Une histoire qu’ils ne sont plus nombreux à pouvoir raconter.

De son pays natal, la Pologne, Génia n’a pas de souvenirs. Alors qu’elle n’est encore qu’un bébé, au milieu des années 20, ses parents fuient l’antisémitisme viscéral de ce pays et s’installent à Bruxelles, en Belgique. La famille Goldgicht est bien intégrée. La fillette fréquente de nombreuses petites camarades, l’harmonie règne dans le foyer. Génia découvre la politique auprès de Jacques, son père. Fervent communiste, l’homme militait au parti bolchevique pendant la guerre civile biélorusse de 1918. Une fois en Belgique, son engagement ne cesse pas. Dès 1933, il s’engage dans l’aide aux réfugiés allemands et devient responsable du Secours rouge. Alors qu’elle n’a pas dix ans, la petite fille doit laisser son lit aux nombreux réfugiés accueillis à la maison, et se contenter d’un matelas au sol. « Ça allait de soi de les aider, en plus des Allemands, on accueillait beaucoup d’Espagnols. »

Génia évoque l’accueil des réfugiés allemands avant guerre.

« On se demandait quand les démocraties allaient se réveiller »

Contrairement à beaucoup d’Européens de cette époque, à la fois ignorants et dans le déni, l’enfant et sa famille perçoivent très tôt la réalité des persécutions nazies. « Ça n’allait pas de soi d’ouvrir les yeux sur qui était Hitler, les réfugiés allemands nous racontaient ce qui se passait. Bien au chaud dans notre monde confortable, c’était difficile de comprendre ! On se demandait quand les démocraties allaient se réveiller. En tant que juifs d’une part, et communistes d’autre part, c’était la double peine ! »

Lorsque la guerre éclate en septembre 1939, Génia et sa famille sont évacués à Aix-les-Thermes, en Ariège. « On a été très bien accueillis, c’était le moment des moissons, on remplaçait ceux qui n’étaient pas là. » Le répit est de courte durée. Les personnes d’origine étrangère sont internées dans un camp, d’abord à Agde, puis à Rivesaltes. Au lieu de s’évader en Espagne comme elle en a la possibilité, la famille Goldgicht décide de retourner en Belgique en mai 1941. De retour dans la capitale belge, avec l’accord de Marjem Kac, sa femme, Jacques Goldgicht organise des actes de résistance au sein du mouvement « L’indépendance ». Malgré son jeune âge, sa fille participe. « On semait des tracts, on jetait du verre pour crever les pneus, c’était une Résistance très difficile avec beaucoup d’arrestations », raconte Génia. Au début de l’année 1942, c’est au tour de son père d’être arrêté.

À partir de ce moment-là, tandis que Michel, le jeune frère de Génia, est hébergé chez des amis, sa mère et elle changent fréquemment d’adresses. Une vie clandestine qui prend fin avec l’arrestation des deux femmes au printemps 1943. « J’ai été dénoncée par un garçon de mon âge qui s’était mis au service de la Gestapo. Il m’a vue et leur a dit : « Vous pouvez l’arrêter, elle est Juive, son père est communiste, vous faites une bonne prise. » ».

En ce jour d’avril 1943, Génia ignore encore qu’elle ne recouvrera la liberté que près de deux ans plus tard. Elle ignore surtout que l’enfer l’attend.

Génia Oboeuf alors âgée d’une vingtaine d’années./DR

L’arrivée à Auschwitz

Une fois arrêtée et emprisonnée, elle apprend que sa mère est sur le point d’être déportée, et demande à la rejoindre. « Le responsable de la prison m’a dit : encore une juive de moins, ça m’arrange ! Ça va faire de la place pour d’autres arrivées. »

En demandant à être déportée, la jeune fille espère aider sa mère. Elle ignore tout des camps de la mort et s’imagine qu’elle s’en va rejoindre un camp de travail.

Le voyage dans des conditions inhumaines jusqu’au camp.

Après un voyage « inhumain » de plusieurs jours dans des wagons à bestiaux, leur convoi arrive vers 6 heures du matin au camp de Birkenau. « On ne savait pas où on était. Ce qui nous a effrayés, c’est le silence, il n’y avait pas un bruit, mais il flottait une odeur pestilentielle. On a compris que les femmes, les enfants et les vieillards devaient traverser la voie et monter sur des camions. En moins de deux heures, c’était terminé. Qui est resté sur le quai ? Les jeunes. »

Les quatre cheminées au loin rassurent Génia et ses camarades d’infortune, s’il y a des cheminées, c’est qu’il y a des usines, se disent-ils.

Des officiers SS sélectionnent une centaine de femmes parmi les déportées, et parmi elles, Génia et sa mère. Celles qui ont été choisies rejoignent ensuite le camp d’Auschwitz distant d’environ trois kilomètres. Deux déportés de droit commun rasent les nouvelles arrivées. « Avec les copines, on a ri tant on était transformées ! Ma père pleurait : « tu te rends compte les beaux cheveux que tu avais ? » Je lui disais qu’ils allaient repousser encore mieux. »

Les déportées ignorent encore où elles viennent de tomber. Elles le découvrent rapidement. Lorsque des déportées slovaques les tatouent, elles leur précisent le rôle des cheminées. Non, il ne s’agit pas d’usines comme elles l’avaient imaginé. Ce sont des corps que l’on brûle, les corps des femmes, des enfants et des vieillards arrivés en même temps qu’elles.

Entre les mains des médecins nazis

Génia et sa mère sont sélectionnées pour aller au bloc 10. « Contrairement à la population d’Europe de l’Est, on était en pleine forme. Ils ont choisi des femmes de bonne constitution, pour eux nous n’étions que du matériel employable. »

Les nazis ont besoin de femmes en bonne santé pour mener à bien leurs sinistres desseins. Désormais, elles seront entre les mains de médecins sans scrupules pouvant en disposer selon leur bon vouloir. Parmi eux, le docteur Josef Mengele, « l’ange de la mort ». « Mengele est venu à plusieurs reprises dans le bloc. Il était très insignifiant, très froid. Il ne se salissait pas les mains à abattre quelqu’un. »

Les déportées sont également « utilisées » par les docteurs Carl Clauberg, Eduard Wirths et Horst Schumann. Ces cobayes à leur disposition leur permettent de mener des expérimentations sur la contraception sans aucune limite. Le souvenir d’une expérience sur la stérilisation est encore bien net dans l’esprit de Génia. Sous les ordres du médecin Schumann, les déportées doivent défiler en file indienne et passer l’une après l’autre sous une machine à rayons x, tandis que le docteur SS augmente progressivement les radiations.

« Je suis passée par hasard dans les deux premières. Je n’ai eu qu’une trace un peu halée sur le ventre, mais pour les dernières, de jeunes Grecques, ça a été épouvantable. Elles ont été brûlées. » Pour voir les effets des radiations, certaines déportées sont opérées. « On utilisait du papier hygiénique pour panser les plaies car il n’y avait pas de pansements. Ça a été épouvantable. Une seule des filles opérées a survécu. » Génia échappe de peu à la deuxième séance d’irradiation des ovaires. Quant à sa mère, trois mois après son arrivée, elle est déportée à Birkenau, où elle ne survivra que quelques jours.

Lex expériences sommaires et inhumaines du « docteur » Schumann.

Des recettes de cuisine imaginaires

Difficile dans cet environnement de garder espoir. Les déportées n’ont pour toute aide que la parole et la solidarité. Face à la faim qui les tenaille en permanence, elles échangent des recettes de cuisine imaginaires qu’elles n’ont jamais goûtées. « On parlait de la langouste, du caviar, de l’écrevisse alors qu’on n’en avait jamais vu. Je sentais les odeurs de lard, l’esprit travaillait tellement que je sentais ces odeurs ! »

Les déportées s’essayent aussi à l’apprentissage d’autres langues.

Certaines déportées puisent leur courage dans la foi, c’est le cas de Fortunée Benguigui, déportée comme Génia au bloc 10 et dont les trois enfants cachés à Izieu ont été déportés et assassinés. « Un jour, elle a reconnu le pull-over qu’elle avait tricoté pour l’un de ses enfants. On lui disait : tu vois ton Dieu ce qu’il a fait. Elle nous répondait que Dieu l’avait voulu. Croire l’aidait à surmonter tout ça. »

Génia, elle, n’est pas croyante. En revanche, elle a l’espoir chevillé au corps. Elle est persuadée que les Nazis vont perdre la guerre. « Dès qu’un convoi arrivait, on sautait sur les déportées pour avoir des nouvelles, c’est comme ça qu’on a su qu’il y avait eu le débarquement et que Paris était libérée. »

Relation interdite

Outre les expérimentations, les déportées sont assignées à la cueillette de plantes. « Un SS nous faisait cueillir des herbes pour son herbier. On les faisait sécher au grenier. Une doctoresse nous avait conseillé d’en profiter pour manger des pissenlits. »

C’est dans cet environnement dantesque que Génia rencontre l’homme qui deviendra le père de ses enfants, Aimé. Résistant communiste français de la première heure, celui-ci a été déporté en avril 1942. Depuis août 1943, il est assigné au bloc 11.

Un jour, certains résistants sont désignés pour apporter de la soupe et du pain à leurs voisines du bloc 10. « C’est là que j’ai connu Aimé. On échangeait quelques mots, il nous remontait le moral, il nous disait qu’on serait à la maison à Noël, que ça allait mal pour les Allemands. » Une relation sentimentale s’installe. Pendant quelques mois, Génia et Aimé profitent des moments de cueillette pour échanger des paroles, mais aussi des baisers.

« Moi j’avais surtout la frousse, mais Aimé était d’une audace phénoménale ! Pour avoir résisté à Birkenau, c’était une force de la nature ! » Il fera tout pour protéger Michel, le jeune frère de Génia lors de son arrivée au camp en 1944. Malgré ses efforts, le jeune homme de 17 ans ne survivra pas. À l’évocation de son petit frère, Génia a la gorge nouée. Plus de sept décennies, plus tard, évoquer le sort de Michel lui est toujours insupportable.

« Libération » et désillusions

En janvier 1945, alors que le vent tourne pour les Allemands, les déportés doivent quitter le camp en colonnes. Génia et Aimé se séparent en promettant, s’ils survivent, de se revoir à Paris. « C’est grâce à lui que j’ai passé cette période autrement. Que j’ai envisagé la déportation d’un point de vue de résistant. »

Génia ignore toujours comment elle a pu survivre à cette marche de la mort. Squelettiques, affamés, et malades, les survivants parcourent des dizaines de kilomètres dans un froid glacial « La Résistance c’est ça : quand toi-même tu es mourante et que tu accroches à ton bras une autre plus mourante que toi, tu ne peux pas imaginer comme c’est dur. Tu dis que ce serait plus facile de marcher toute seule, mais tu continues à l’accrocher à ton bras. »

Génia survit une nouvelle fois à cette terrible épreuve et est détenue dans un camp dépendant de Ravensbrück où les déportées sont chargées « de boucher les trous ». Des travaux forcés qui seront cette fois-ci de courte durée.

« La Résistance, quand toi-même tu es mourante, et que tu accroches l’autre, plus mourante que toi. »

« Un beau jour lorsqu’on s’est réveillées, il n’y avait plus d’Allemands, on s’est précipitées dans les cuisines, on n’a rien trouvé. Personne ne venait nous aider. Ce sont des petites Russes qui ont interpellé des soldats russes. Je vois encore leur mouvement de recul lorsqu’ils nous ont vues. »

Les soldats ne tentent pas d’aider les déportées et se contentent de leur conseiller d’aller chercher à manger dans le village voisin. En guise de repas, les survivantes trouvent des conserves de choucroute au fond d’un grenier. « On ne pouvait pas les faire cuire, on a mangé la choucroute comme ça. Inutile de vous dire qu’il y a eu des morts et des indigestions. »

Désormais « libérée », Génia espère recevoir de l’aide et du soutien de la part des soldats alliés. Sa désillusion est immense.

« La Libération est un souvenir atroce pour moi. Les Russes, les Anglais et les Américains avaient autre chose à faire que de s’occuper de femmes pleines de poux à moitié mourantes ! On nous a transférées dans un camp où il y avait des milliers de prisonniers de guerre, et personne n’est venu nous demander si nous avions besoin de quelque chose, dans l’état où nous étions. Tu appelles ça une libération ? C’est le pire souvenir de ma vie. »

La suite est plus heureuse. De retour en Belgique, Génia est accueillie à bras ouverts par ses amis. Elle sait qu’elle ne retrouvera pas ses proches, et elle n’a qu’une hâte, retrouver Aimé. Dès qu’elle reçoit de ses nouvelles, elle court le rejoindre à Paris, de façon clandestine. « J’étais habituée à la clandestinité. Il n’y avait pas eu besoin de lois pour tuer des millions de gens, et on voulait me réglementer ! »

Les années heureuses

L’après-guerre est une période des plus heureuses. Très actifs, Génia et Aimé montent des associations d’anciens résistants et déportés. En parallèle de leurs engagements, ils fondent une famille. Michel voit le jour en 1947 et son frère Daniel cinq ans plus tard. Ils se marient à la fin des années 50, non pas par romantisme précise Génia, mais pour simplifier la vie de leurs fils. Professeur d’histoire pendant quelques années, Génia a mis sa carrière entre parenthèses pour s’occuper de la santé de son mari. Décédé en 2004 à plus de 90 ans, l’homme a souffert sa vie durant des conséquences de sa déportation. C’est aussi pour soigner cette santé défaillante que le couple a choisi de s’installer « au vert », à Brinon-sur-Beuvron, puis à Nevers dans la Nièvre.

Toute sa vie, Génia est restée fidèle à ses engagements. Son engagement en tant que communiste d’une part, et son engagement humaniste d’autre part. Elle n’a cessé de témoigner, notamment auprès des plus jeunes, des conséquences du nazisme. « J’ai commencé à témoigner davantage quand les négationnismes ont commencé à dire que ça n’avait pas existé, qu’on avait tué que des mouches. On ne pouvait pas se taire et permettre que les personnes meurent une deuxième fois. »

Aujourd’hui encore, malgré ses craintes concernant de possibles dérives totalitaristes, sa foi en l’être humain reste intacte. « J’ai une foi inébranlable en l’humanité. Avec tous ses défauts, ses qualités. Il y a toujours quelqu’un dans l’humanité qui te réconcilie avec la vie. »

Génia a toujours été entourée par de nombreux amis. Ma sœur et moi la côtoyons depuis plus de dix ans. Ici une photo de janvier 2016./Julie Philippe

La vie de Génia en quelques dates

10 décembre 1923 : Naissance de Génia à Varsovie, en Pologne.

Années 1930 : La famille Goldgicht aide et accueille des réfugiés allemands et espagnols.

1941 : Premiers actes de Résistance

Avril 1943 : Arrestation et déportation à Auschwitz avec sa mère. Génia est soumise à des expérimentations médicales.

Août 1943 : Rencontre avec le résistant Aimé Oboeuf qui deviendra son mari.

18 janvier 1945 : Génia participe aux marches de la mort, 3 jours et 100 kilomètres dans un froid glacial.

Mai 1945 ; « Libération » du camp de Ravensbrück par l’Armée rouge et rapatriement en Belgique en juillet 1945.

1947 : Arrivée dans la Nièvre. Pendant des décennies, Génia racontera son histoire pour dénoncer les horreurs du nazisme, notamment auprès des scolaires.