Shoah : 2300 kilomètres à travers la France pour échapper à la déportation

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Hélène Zaks et ses fils, Simon, 9 ans, et Raymond, 6 ans, en 1935, en Pologne. Crédit collection Raymond Zaks

Alors qu’il n’avait que 13 ans, Raymond Zaks, accompagné de sa mère, a parcouru des milliers de kilomètres pour échapper à la déportation et à la mort. La volonté chevillée au corps, le jeune garçon survivra au génocide. Sept décennies plus tard, il se souvient de son périple, et des nombreux anges-gardiens croisés sur son chemin.

Malgré son âge, les souvenirs d’enfance de Raymond Zaks, 91 ans, sont précis et détaillés, aussi palpables que s’il s’agissait de souvenirs récents. Il faut dire que parcourir 2300 kilomètres en quelques mois et échapper à la déportation à plusieurs reprises a de quoi marquer les esprits. Raymond est un survivant.

Le premier épisode marquant de sa mémoire se déroule le 15 juillet 1942. Le jeune garçon alors bientôt âgé de 13 ans, et sa famille vivent à Paris dans le 19e arrondissement.

La famille Zaks, comme de nombreuses familles juives, a confiance en l’État Français. Lorsqu’elle se rend compte qu’une rafle est imminente, il est trop tard.

« Le matin du 15 juillet 1942, on nous a conseillé pour la énième fois de partir car il allait y avoir des rafles. Pour mon père, c’était impossible. Après une journée de palabre, vers 21 heures il s’est enfin décidé à partir.Trop tard, toutes les portes auxquelles nous avons frappées sont restées closes », raconte Raymond.

Joseph Zaks est arrêté à son domicile, à Paris, le 16 juillet 1942 vers 8h30.

Raymond et son père Joseph à Paris, en 1939./Photo collection Raymond Zaks

La fuite de Paris

Le reste de sa famille parviendra à s’enfuir. Alors que la police se présente au domicile des Zaks, vers 8 heures du matin, le jeune garçon, de même que son frère Simon, sont hors de leur appartement. Leur mère, quant à elle, se cache dans une armoire, puis dans les toilettes du sixième étage.

Le soir venu, Simon appelle à l’aide un ami de la famille, le docteur Niel.

« La marge de manœuvre pour nous venir en aide étant très limitée, il décréta que notre mère avait une méningite contagieuse et que c’était grave.Il rédigeât une ordonnance pour les soins, et un certificat pour l’hôpital dans lequel il précisait qu’elle était intransportable. »

Lorsque deux agents se présentent de nouveau au domicile de la famille Zaks dans la soirée, la mère de famille leur présente le certificat.

« L’un des agents ne croyait pas beaucoup en cette maladie si subite, entre le matin et le soir, et voulait absolument nous emmener mon frère et moi. Son collègue lui rétorqua qu’il avait ordre d’emmener les enfants avec les mères. » Après avoir téléphoné au docteur Niel qui lui confirma son diagnostic, puis au commissariat, ils sont repartis en disant à la concierge, qu’elle devait nous empêcher de quitter le domicile. » Bien sûr, la famille prend la poudre d’escampette sitôt les agents partis.

Pour le jeune Raymond, ce 15 juillet marque le début d’un long périple. Le 19 juillet, le garçon et sa mère Hélène arrivent dans un petit village qui longe la ligne de démarcation : Chantenay-Saint-Imbert, dans la Nièvre. Ils ne sont que deux. La veille, Simon, 16 ans à peine, les a quittés pour se rendre au sud par ses propres moyens. Hélas, le jeune homme sera arrêté sur la ligne de démarcation deux semaines plus tard. Après quelques jours de détention à la prison du Bordiot à Bourges, il est interné dans plusieurs camps, et est déporté à Auschwitz en septembre 1942 par le convoi numéro 36. Il connaîtra le même destin que son père.

Aidés par les habitants d’un village nivernais

Raymond et sa mère auront plus de chance. « Lors de notre arrivée dans ce village nivernais, il était tard, nous avions marché 10 kilomètres et nous étions fatigués. Sur la route, nous avons croisé une femme d’une soixantaine d’années. Ma mère lui a expliqué quelle était la situation à Paris, et lui a demandé si elle pouvait nous héberger pour une nuit. » L’inconnue, une dénommée Marie Fassier, répond immédiatement par l’affirmative, et les accueille au sein de sa famille pendant plusieurs jours. Avec son aide, celle de son mari Jacques, et de quelques résistants de la Région, Raymond et sa mère parviennent ensuite à traverser l’Allier et à rejoindre Moulins, ville alors située en zone dite « libre ».

De là, ils partent pour Montauban, puis Carcassonne, où réside Fanny, la sœur aînée de Raymond, avec son mari et ses deux filles.

La fuite de Carcassonne

« Le répit fut de courte durée. Nous étions au mauvais endroit, au mauvais moment. Mon beau-frère était recherché par la police et ne dormait plus chez lui depuis plusieurs semaines. Dans la nuit du 26 août 1942, il y a eu une descente de police. Je n’ai jamais pu oublier cette nuit de stress. »

Tandis que les policiers tentent de défoncer la porte, toute la famille parvient à s’échapper. « Notre concierge s’opposait à l’action des miliciens. Sans son aide et celle des voisins, nous aurions tous été arrêtés, et déportés. »

C’est ensuite Émile, le chef de gare de Carcassonne qui sera leur ange-Gardien. Il parvient à cacher Raymond et sa mère dans la gare de la cité fortifiée. « Il nous a dit que le train ne resterait pas plus de cinq minutes à quai. Nous avions comme consigne de monter dans le train dès son coup de sifflet. C’est ce que nous avons fait : nous sommes passés devant les deux policiers qui étaient sur le quai, devant la porte de l’endroit où nous étions cachés, et devant Émile, qui nous attendait, prêt à refermer la portière. »

Le voyage des deux clandestins s’arrête à Cavalière, dans le Lavandou pendant quelques semaines. Jusqu’à la fin du mois de septembre 1942, ils vont vivre dans des conditions sommaires. « Nous nous sommes cachés dans l’arrière-pays, loin de tout. Nous n’avions aucun confort. Là où nous vivions, il n’y avait pas de fenêtres, nous puissions l’eau dans un puits, il était difficile de se ravitailler. »

« Des semaines à marcher, de nuit comme de jour »

Après quelques semaines dans ces conditions, la mère et son fils tentent de rejoindre la Suisse. Ils y parviendront après un voyage périlleux. «Nous avons traversé le lac Léman de nuit pour passer la frontière suisse. Nous étions quatre assis dans une minuscule petite barque. Toute la nuit, j’ai dû écoper l’eau avec une boîte en métal car la barque fuyait. »

L’arrivée en Suisse le 25 septembre 1942 est un soulagement, mais elle ne signe pas la fin des épreuves. L’enfant passera six mois dans un camp militaire près de Lausanne, puis six mois dans une famille d’accueil. « Avant mon internement, j’ai passé une visite médicale. Le médecin qui m’a ausculté écrit pour me décrire : « maigreur héréditaire. » J’ai la chance, à 91 ans, d’avoir toujours été en bonne santé. Ce gène nommé par ce médecin « maigreur héréditaire » porte un nom : il s’appelle manque de nourriture, manque de sommeil, et marche épuisante pour un enfant de mon âge.»

Le retour en France en septembre 1944 ne se fait pas dans l’allégresse. Des proches, et notamment le père et le frère du jeune Raymond, manquent à l’appel. Complètement démuni, sans argent, sans logement, et après un mois d’errance dans les rues de Paris, le garçon trouve refuge au château de Grignon à Orly, une structure du Comité des Œuvres Sociales des Organisations de la Résistance. Il y passera un an.

Après guerre, Raymond est retourné plusieurs fois dans ce petit village nivernais qui a participé à son sauvetage. « A Chantenay-Saint-Imbert, j’ai fait la connaissance d’Hélène Bramard, elle travaillait au service cinématographique des Armées et s’est occupée pendant 15 ans du club des anciens. Avec son aide, j’ai pu reconstituer mon parcours pendant la guerre, et les événements du village et de la région. »

Depuis qu’il est à la retraite, c’est-à-dire ces trente dernières années, Raymond a effectué de nombreux voyages pour retrouver des témoins de son périple à travers la France.

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