Maurice – La force de l’amitié

Seconde Guerre Mondiale

De la Pologne, son pays natal, Maurice restera hanté par le pogrom subi par la population juive de sa ville, située à 30 kilomètres de Varsovie, en 1936. Le souvenir reste très net dans son esprit, bien qu’il ne soit âgé que de huit ans à l’époque. « Ce jour-là, des maisons ont été brûlées et détruites, des portes enfoncées, des Juifs agressés. La police de Varsovie n’est intervenue qu’après cette nuit de pogrom. Mes deux sœurs et moi étions cachés chez des voisins non Juifs, sous leurs lits. Mes parents sont restés à la maison, mais ils n’ont pas été agressés. » A la suite de cet événement, les parents de Maurice décident de partir en France.

Maurice et sa famille arrivent au “Pays des Lumières” en 1937. Aucun d’entre eux ne parle le français, mais le jeune garçon et ses sœurs, alors âgées de 4 et 7 ans, maîtrisent rapidement la langue de Molière.

« Le changement était brutal, mais en Pologne c’était difficile : il y avait beaucoup d’antisémitisme, on recensait des incidents tous les jours », raconte Maurice.

Des amis nivernais

Lorsque la guerre éclate en 1939, les Parisiens trouvent refuge à la campagne. Les habitants du 12e arrondissement sont évacués dans la Nièvre. Maurice, ses sœurs et sa mère sont envoyés dans quatre communes différentes : Lanty, Château-Chinon, Luzy et Prémery. La mère parvient à réunir sa famille à Prémery. Le père reste à Paris.

« C’est le maire, Monsieur Châtaignier, qui est venu nous recueillir avec sa voiture », se souvient Maurice. Les semaines passent. La famille s’installe dans un appartement sur la place du Champ de Foire. Les enfants sont scolarisés dans l’école du village. Ici, personne ne se soucie de leur judaïté, ils sont plutôt vus comme « les Parisiens ». C’est dans la campagne nivernaise, que les enfants perfectionnent leur français.

Durant cet exil, ils sympathisent avec un couple de Nivernais : les Thévenault. Ce sont des commerçants sans enfants. « Ils nous aimaient beaucoup et nous offraient des friandises, des petits cadeaux. Ils nous invitaient pour le goûter », se rappelle Maurice. Le jeune garçon ne le sait pas encore, mais la rencontre avec ce couple s’avérera primordiale pour la suite.

La veille de l’arrivée des Allemands le 17 juin 1940, leurs nouveaux amis proposent à la famille de prendre la fuite avec eux. Au bout de quelques heures, ils font demi-tour et se barricadent chez eux. « Le lendemain matin, j’ai vu les premières troupes. Les Allemands se sont installés en face de chez nous, sur le champ de foire. Ensuite, rien n’a beaucoup changé : nous avons continué à aller à l’école, et sommes revenus à Paris en octobre 1940. »

Le temps de l’effroi

De retour dans la capitale, le quotidien est difficile. Le père de Maurice abandonne son métier de violoniste et devient terrassier.  « Il faisait très froid, nous avions peu à manger. Il n’y avait pas beaucoup d’argent », témoigne-t-il.  En outre, la famille n’a pas l’autorisation permanente de rester en France. Tous craignent que le père de famille ne se fasse arrêter. « Il y avait souvent des arrestations. Un jour d’août 1941, mon père revenait du travail. J’avais peur : le 11e arrondissement était cerné par des camions de police. Les policiers arrêtaient tout le monde, et faisaient monter les hommes juifs dans les fourgons. J’attendais à la sortie du métro Ledru-Rollin, mon père est sorti du bon côté, le 12ème arrondissement et n’a pas été arrêté ce jour-là. »

Hélas, le temps de la liberté est de courte durée. « Mon père avait obtenu que je sois admis dans une maison de repos, au château de Sillery, à Epinay-sur-Orge, pas loin de Paris. J’y suis entré en février 1942 pour y rester jusqu’en mai, puis mon séjour a été prolongé de 3 mois. » L’établissement est dirigé par une dame âgée, d’origine belge, la baronne Amélie de Pitteurs.

Maurice rend régulièrement visite à ses parents et ses petites sœurs. Ils ne sont pas très loin de son préventorium. Ces 14 et 15 juillet 1942, il est chez lui en permission. Le soir du 15 juillet, sa mère le raccompagne à la gare d’Austerlitz d’où il rejoint en train Epinay-sur-Orge. C’est la dernière fois qu’il la verra.

Le lendemain, sa mère et ses petites sœurs sont arrêtées. C’est la rafle du 16 juillet. Elles resteront pendant quatre jours au Vel d’Hiv avant d’être transférées au camp de Pithiviers.

« J’ai reçu une carte de ma sœur aînée qui m’a décrit les conditions épouvantables dans lesquelles elles se trouvaient. Elle disait que les mères étaient parties seules et qu’il ne restait plus que les enfants dans le camp. Deux semaines plus tard, par une carte postale qu’elle avait glissée du train, j’apprenais que mes deux sœurs étaient en route pour l’est. On avait raconté aux enfants qu’ils allaient rejoindre leurs mères. »

Le jeune garçon n’apprendra l’arrestation de sa famille qu’une semaine plus tard. Un neveu de ses amis nivernais, l’appelle pour prendre de ses nouvelles, mais n’explique pas la raison de son coup de fil. « Il ne m’a rien dit ou n’a pas osé me le dire, mais il savait. Je pense qu’il a été informé par les Thévenault. Ils ont dû lui demander de téléphoner pour s’assurer que j’étais encore là. »

« Les pires années de ma vie »

Maurice, démuni, ne sait pas quoi faire. Il n’a plus personne vers qui se tourner. Son séjour initial de trois mois se prolonge en durée indéterminée. « La directrice savait que j’étais Juif. Je pense qu’elle a décidé de me garder », estime-t-il. Comme les cent-vingt autres garçons, il assiste aux cérémonies religieuses catholiques qui se tiennent dans la chapelle du préventorium ; il lit les Évangiles mais aussi la Bible. Les journées sont longues et l’adolescent n’est pas scolarisé. Un surveillant qui connaît son identité le prend sous son aile et lui donne des leçons.

« J’étais allé là-bas pour me retaper, mais je mourais de faim. Certains garçons recevaient des colis, pas moi. Je me souviens avoir pleuré de faim. Je gardais du pain, qui moisissait parfois. Je manquais de tout. »

Certains camarades de Maurice le protègent ; ils mettent en garde un jeune milicien présent dans l’établissement qui menace de le dénoncer.

Il restera là-bas trois ans. Une période qu’il qualifie de « pire de sa vie ». L’incertitude concernant le sort de sa famille n’arrange rien. Son père a échappé à la rafle du 16 juillet. « Il s’est caché à Prémery chez les Thévenaut qui lui avaient procuré des faux documents. Ensuite, il est passé me voir pour me dire qu’il allait partir pour l’Espagne. »

Jusqu’en février 1943, le jeune garçon reçoit des lettres de son père et le croit donc en sécurité. Il lui écrit par l’intermédiaire du couple Thévenault, mais n’évoque pas sa situation.

En réalité, l’homme a été arrêté après avoir franchi la ligne démarcation, près de Pau. Il a été condamné à un mois de prison. Après avoir exécuté cette peine, les autorités ont choisi de l’interner au camp de Gurs, d’où il sera déporté en mars 1943, pour ne plus revenir.

La Libération et la fin de la guerre

Aux bombardements, succèdent le débarquement, l’arrivée de la 2ème DB du Général Leclerc, puis de l’armée américaine, qui traversent le parc du château de Sillery. La fin de la guerre est proche.

Maurice est resté en contact avec les Thévenault pendant toute la durée de la guerre. Ils constituent un lien solide sur lequel il peut s’appuyer.

« Ils m’ont demandé de venir chez eux pour attendre le retour de mes parents. » Pendant huit mois, l’adolescent va attendre sa famille dans la Nièvre.

« Je faisais des menus travaux, les courses, je me tenais constamment au courant de l’avancée des armées alliées. »

Enfin arrive le 8 mai 1945, la guerre est finie. Les Thévenault et leur protégé imaginent que la famille va revenir, mais aucune nouvelle ne leur parvient. Maurice reçoit une lettre de l’Œuvre de Secours aux Enfants (OSE) pour qu’il vienne à Paris passer des tests en vue de son orientation scolaire. Après un examen en juin 1945, il part à Limoges pour suivre des cours de rattrapage intensifs pendant deux mois.

« J’avais 17 ans, je n’étais pas allé à l’école depuis trois ans. Je me retrouvais avec des garçons et des filles qui, comme moi, n’avaient pas leurs parents. Il s’agissait de rattraper en deux mois ce qu’on n’avait pas fait en trois ans. » L’adolescent va régulièrement à l’hôtel Lutétia guetter l’arrivée de ses proches, mais au fil des jours, l’espoir s’amenuise.

Le garçon poursuit sa scolarité au lycée, passe le bac, puis s’oriente dans des études de mathématiques, physique et chimie. Il réside alors au Vésinet, dans un foyer de l’OSE destiné à une vingtaine d’étudiants. Faute de moyens, l’OSE fermera le foyer en 1948.

Un wagon d’enfants de l’OSE à son mariage

Cette association trouve des parrains au jeune Maurice. L’homme dirige une importante société de négoce international de matières premières. Maurice y accomplira toute sa carrière et en deviendra un des cadres dirigeants. Il voyagera dans tous les continents, avec un séjour de huit années en Italie : « Mon travail m’a donné l’occasion de connaître le monde. »

Il est sorti meurtri de son expérience de la guerre, mais a gardé de profonds liens d’amitié, en particulier avec des enfants de déportés. « J’ai connu beaucoup d’enfants et de jeunes gens issus d’un milieu particulier ». L’OSE lui a apporté beaucoup de soutiens et d’amitiés.  L’association avait ouvert une trentaine de maisons qui ont recueilli jusqu’à deux mille enfants et adolescents, et les a aidés à grandir. « A mon mariage à Metz, il y avait un wagon complet de filles et de garçons de l’OSE, ils remplaçaient ma famille », raconte Maurice

Il est resté en contact avec le couple Thévenault pendant de longues années, jusqu’à leur mort.

En 1992, les enfants de l’OSE ont créé une Amicale des anciens. Maurice l’a présidée longtemps, puis en est devenu le président d’honneur. L’ancien enfant caché a épousé une jeune femme également enfant de déportés. Il est aujourd’hui l’heureux grand père de deux petits-fils, et d’un arrière-petit-fils depuis mars 2017. « On évite de leur parler d’histoire, c’est quand même un poids à porter. J’ai eu une vie bien remplie et aventureuse. Je ne souhaite pas qu’on oublie pas ce qui s’est passé, je n’ai pas l’esprit de revanche, mais il est important de savoir et de ne pas oublier. L’ignorance c’est le pire, ce qui est grave, c’est de ne pas vouloir savoir. »

* Château de Sillery : œuvre franco-britannique créée après la Première Guerre mondiale pour venir en aide aux soldats français blessés. Aujourd’hui, le château et la fondation forment des jeunes handicapés physiques, notamment dans les domaines de l’entretien des espaces verts et de la restauration.

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