Renée Papiernik et Jacques Wisniewski – Des valeurs pour toute une vie

Seconde Guerre Mondiale
Renée Papiernik et Jacques Wisniewski avec une photo d'eux durant la Seconde Guerre mondiale. Photo Julie Philippe

Tous les petits-enfants de Jacques et Renée connaissent l’histoire de leurs grands-parents, et en particulier leur enfance. Une enfance « protégée », loin du tumulte de la guerre, des hommes et de leurs lois, les condamnant à mort.

Au début de la Seconde Guerre mondiale, Renée et Jacques Wisniewski, vivent à Paris avec leurs parents dans un petit appartement. La famille est d’origine polonaise. C’est là qu’ils se trouvent en juillet 1942, alors qu’est menée la rafle du Vel d’hiv. Jacques a 4 ans, sa sœur, deux ans. Arrêté en 1941, leur père est alors interné à Beaune-la-Rolande. Il sera déporté à Auschwitz le 28 juin 1942.

Alors que les policiers investissent l’immeuble, leur mère monte à l’étage. Une voisine, Clémence Grangier, intriguée par le bruit ouvre sa porte et s’empresse de les mettre à l’abri.

« Notre mère ne la connaissait pas bien. Chez elle, il y avait déjà un couple qui se cachait. Plusieurs familles juives vivaient dans notre immeuble, mais nous sommes pratiquement les seuls survivants de la rue », raconte Renée. Les deux petits et leur mère sont tombés sur la bienveillance même. Clémence Grangier, infirmière à la RATP, a beaucoup de relations. Rapidement, elle trouve une famille d’accueil aux deux enfants dans le nord de Paris. Un séjour dont se souvient Jacques avec force détail : « les conditions étaient abominables ; on dormait sur de la paille, on avait des furoncles, on était dans un état épouvantable ! »

Leur bienfaitrice les retire de cet endroit et les place chez Francine Bompis, une connaissance, dans la Nièvre. Elle emmène les deux enfants jusqu’à Decize, à 30 kilomètres de Nevers. Là, Francine vient les chercher avec un âne. Le souvenir des 10 kilomètres à pied pour rejoindre la petite commune de Verneuil est encore très présent dans l’esprit de Jacques. « Nous sommes arrivés en fin d’après-midi, j’avais une faim de loup. Mme Bompis avait préparé du lapin, c’était la première fois que nous en mangions. »

Ce ne sera pas la dernière. Jacques et Renée resteront au sein de la famille Bompis de l’été 1942 jusqu’à la fin de la guerre. Les petits citadins adoptent rapidement les coutumes de la campagne.

Une vie en autarcie

Les jours s’écoulent paisiblement. Les versements que reçoit Francine Bompis de la part de l’Œuvre de Secours aux Enfants sont modestes, d’autant qu’elle a recueilli les trois enfants de son « frère » de l’Assistance publique, dont la femme était morte en couche. Une démarche courante dans la Nièvre. Elle a également pris en charge son père, un homme âgé. Malgré tout, elle se débrouille. Jacques et Renée n’ont jamais souffert de la faim au cours de leur séjour. Ils sont traités comme les autres enfants de la famille.

« Nous vivions dans des conditions modestes et en autarcie complète. Il y avait des poules, des oies, et surtout des lapins ; c’est moi qui les nourrissais, se souvient Jacques. L’été, on allait glaner toutes sortes de choses : du grain avec lequel on nourrissait les poules, des pommes de terre dans les champs, et le bois mort dans la forêt. On fauchait l’herbe au bord des routes, ce qui nous permettait d’avoir du foin, on allait aussi à la pêche, on lavait le linge au lavoir. Bref, on faisait tout ce qu’un enfant de notre âge faisait à la campagne. »

Jacques est scolarisé à l’école du village, tandis que sa sœur reste à la maison avec sa bienfaitrice.

Leur mère se cache en Isère, mais parvient à leur rendre visite à deux reprises.

« Je disais à ma sœur : « pleure pour que maman reste », je la pinçais et la cognais pour la faire pleurer », se remémore Jacques.

Leur identité n’est pas connue des habitants du village qui les prennent pour des petits Parisiens réfugiés. « J’ai été victime de l’ostracisme des petits campagnards, non pas parce que j’étais Juif, mais parce que j’étais Parisien », témoigne l’ex enfant caché.

L’été 1944 marque le tournant de la guerre. Les combats et exécutions sommaires dans la Nièvre, comme partout ailleurs, sont nombreux.

« Je me souviens très bien des Allemands et surtout du jour de la Libération. Il y avait constamment des bombardements, c’était le 7 août 1944 ; nous nous sommes cachés toute la journée dans les bois, se remémore Jacques. Lorsque nous sommes revenus au village, nous étions libérés. C’était une véritable Libération, il n’y avait plus d’Allemands ! Je ne comprenais pas vraiment à l’époque ce qui se passait, ni de la chance que j’avais d’être encore en vie. »

Malgré ses 4 ans, le souvenir de ce jour est également vif pour Renée.

« Je me rappelle de la fuite dans la forêt et surtout de la Libération. Sur la place très proche de chez les Bompis, un homme a été emmené, il était suspendu par les pieds sur une échelle, certains disaient : « On va te saigner comme un porc c’est tout ce que tu mérites ! » Les mômes étaient scotchés sur le grillage à regarder. »

Cette « parenthèse » s’achève quelques semaines plus tard. La mère de Renée et Jacques vient les chercher et tous trois retournent à Paris. Ils ne peuvent y rester longtemps, en raison des difficultés à retrouver l’usage de leur logement. Malgré la liberté retrouvée, la vie est difficile. Le père ne rentre pas de déportation, et leur appartement est confisqué. Clémence Grangier a heureusement mis de nombreuses affaires à l’abri, des lettres et photos notamment. « Etant donné que notre mère était Polonaise, elle devait laisser l’appartement à des Français. Nous avons donc été expulsés. Ma mère nous a envoyés à Verneuil, puis nous avons vécu dans un petit local, et dans un demi appartement », raconte Jacques.

Durant les années d’après-guerre, l’absence du père plane comme une ombre sur les trois survivants. Jacques et Renée font de leur mieux pour être auprès de leur mère. La guerre n’est jamais évoquée. « Ma mère ne s’est jamais remise de tout ça, elle a toujours été malade. Elle est morte d’un cancer du pancréas à 48 ans. Elle était vraiment perturbée depuis la guerre », témoigne Renée.

« On n’osait pas sortir avec nos amis : on avait peur qu’elle s’inquiète, et de la laisser seule. On s’en veut de ne pas avoir osé la questionner. Ça ne se faisait pas. Il y avait un respect inouï pour les parents », ajoute Jacques.

Des valeurs pour toute une vie

Toute leur vie durant, la parenthèse nivernaise poursuivra avec bienveillance les parcours des deux frères et sœurs. Outre des liens très forts créés avec la famille Bompis et Clémence Grangier, qui perdureront jusqu’à leur mort, les deux enfants cachés ont également appris certaines valeurs fortes et formatrices.

« On a appris à Verneuil qu’il fallait compter sur soi, qu’il y avait une seule valeur : le travail. Aide-toi, le ciel t’aidera, commente Jacques. J’ai appris l’effort, le travail, l’attention et le but. Quand on faisait quelque chose là-bas, il fallait que ce soit bien fait. Encore aujourd’hui, je me réfère à Jean-Marie Bompis avant d’agir, en songeant à ce qu’il aurait fait comme choix à ma place. » Des qualités qui leur permettront d’aller au bout de différents projets et de réussir leurs vies professionnelles et personnelles. Renée est devenue ingénieure chimiste, quant à Jacques, il a fait carrière dans la médecine.

En avril 2013, après de longues démarches, Francine Bompis et Clémence Grangier ont été reconnues comme Justes au cours d’une émouvante cérémonie de remise des médailles des Justes à Verneuil. Tous les petits-enfants des deux frère et sœur étaient présents. « La cérémonie a été en elle-même très positive pour la transmission et elle a permis de montrer aux petits enfants le lieu mythique dont parlait sans arrêt Jacques et Renée », estime Renée.

« On l’a fait [reconnaître comme Justes Francine Bompis et Clémence Grangier] car c’était un devoir, mais je suis persuadé que Mme Grangier et Francine s’en foutaient, raconte Jaques. Par contre Dédé et Denis [les enfants élevés par Francine Bompis], le jour de la cérémonie, étaient aux anges ».